Ateliers BD à l'Orangerie : critique #1

Fil d'ariane

LuzAccueilLe prix FranceInfo 2019 de la Bande dessinée d'actualité et de reportage a été décerné 

 cette année à Luz pour Indélébiles.

 


Critique de Indélébiles par Leslie Fernandez ( étudiante du DUT information - Communication option Journalisme)

 

"Indélébiles est une bande-dessinée de Luz sortie le 2 novembre 2018. Renald Luzier, de son vrai nom, est un dessinateur-journaliste né en 1972. Il a travaillé pendant 23 ans, de 1992 à 2015, à la rédaction de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo.
Le 7 janvier 2015, jour de son 43ème anniversaire, marqua sa vie d’une manière violente et bouleversante. À 10h30 ce jour-là conférence de rédaction du journal démarre comme à son habitude. Une heure plus tard, deux terroristes d’Al-Qaïda entrent dans les locaux et assassinent cinq dessinateurs, trois membres de l’équipe, un invité, deux policiers et un employé. Luz, ayant tardé à partir de chez lui ce jour-là, arrive sur les lieux quelques minutes après l’attentat. Il croise les terroristes en arrivant et s’en sort physiquement indemne. Abasourdi, il est le premier à appeler les secours. De cette épreuve vont naître deux oeuvres graphiques, exutoires à la peine ressentie par le dessinateur. La première, sortie en mars 2015, a été commencée dès janvier de cette même année. C’est une oeuvre post-traumatique et thérapeutique, qui évoque les premières phases du deuil. Luz les retranscrit dans des explosions de formes, de traits brouillons, de touches de rouge et d’insultes. Il y décrit sa colère, son déni, son incompréhension et sa dépression. Il raconte de manière intime sa paranoïa, ses doutes, son incapacité à dessiner, ses crises de nerfs, ses montées de violence, ses cauchemars mais aussi son amour et ses désirs qui lui servent de refuge. Indélébiles les doutes et les peurs, les cris et les larmes. Le temps a fait son oeuvre et Luz, 3 ans après, en arrive à l’étape de l’acceptation, de la reconstruction et surtout de la nostalgie. Qui mieux que l’auteur lui-même pour décrire son oeuvre ? Je vous propose ainsi de lire la quatrième de couverture de la bande-dessinée.
« Il y a le souvenir, il a la mémoire. Restent des traces. Il y a les tâches, qui reviennent au bout des doigts. Il y a les amis, au coin d’une pensée qui, tant mieux, ne s’efface pas. Il y a le journal. A moins que Charlie Hebdo n’ait été bien plus que quelques feuilles de papier. Il y a le métier. Que l’on a appris là-bas avec eux et qu’on ne cesse jamais d’apprendre. Dessiner, putain, quel beau métier ! Y’a pas moyen : ça part pas. Eux non plus. Indélébiles » 
Cette bande-dessinée, plus optimiste et humoristique, nous renvoie des années en arrière, dans l’intimité de Charlie Hebdo. La parole de Luz est libérée, et, contrairement à , il se concentre sur les moments conviviaux ayant fait la grandeur du journal à ses yeux.
Il nous emmène avec lui dans une remémoration affective de ses années Charlie. Conférences de rédactions, séances de dédicace, manifestations, reportages, bouclages, choix des unes…tant d’événements qui semblent singuliers mais qui restent dans la mémoire de Luz comme des souvenirs joyeux, formateurs et importants. Ces anecdotes, il se les remémore grâce à une amusante collection de restes de gommes ayant appartenu à toute l’équipe de l’hebdo. Tout au long de l’histoire, il s’amuse à reconnaître à l’odeur ou à l’aspect à qui elles étaient. La BD, ancrée dans le présent avec des planches en couleur de Luz qui réfléchit, fait des allers retours à différents moments de la vie du dessinateur. Arrivé de province à 20 ans, il évoque ses difficultés à s’intégrer à la vie parisienne. Il arrive cependant à montrer ses dessins à différents journaux. C’est devant les bureaux de La Grosse Bertha, ancêtre de Charlie Hebdo, qu’il fait la rencontre de Cabu. Amusé par sa caricature d’Edith Cresson, il décide de le prendre rapidement sous son aile et l’emmène avec lui à la rédaction. Il assistera alors au départ de Cabu de la Grosse Bertha et à la création de Charlie Hebdo. Il s’amusera avec Charb de l’impression du premier numéro. Ce livre est une déclaration d’amitié à ses collègues, ayant fait de Charlie Hebdo une expérience unique pour lui. Cabu, son mentor, pilier dans la bande-dessinée comme il l’a été au sein du journal, est représenté comme chaleureux, pédagogue et profondément humain.

Indélébiles, c’est plus généralement un hommage aux dessinateurs assassinés le 7 janvier 2015 : Charb, Cabu, Honoré, Tignous et Wolinski. Autant de noms qui résonnent encore dans notre mémoire et dont Luz fait le récit à travers des années de collaboration. Il les ancre dans une histoire commune mais également personnelle car au cours du temps, cette équipe était devenue plus que professionnelle. Luz décrit avec humour les beuveries, les rencontres, les différents, les engueulades, les passions communes et les plaisanteries qui ont rapproché les dessinateurs au fil des années. Cette BD, ce n’est pas seulement l’équipe meurtrie mais celle qui s’est construite et déconstruite des années avant. On retrouve ainsi Gébé, ancien directeur de la publication jusqu’à sa mort en 2004. Tout au long de l’histoire, il s’évertue à conseiller Luz et le reste de l’équipe sur des choix professionnels, mais pas uniquement.

Indélébiles est un message d’adieu caché et personnel d’un dessinateur qui a vu ses plus proches collègues et amis disparaître. C’est d’ailleurs sur cet hommage que Luz termine son livre. Les dernières planches relatent une scène fictive se déroulant le 7 décembre 2017, jour de la mort de Johnny Hallyday. Bouclage du journal, tout le monde est présent. C’est autour d’un dessin apparemment réussi de Cabu que les dessinateurs, avant représentés en traits fins noirs, disparaissent progressivement dans des tâches bleues. Luz se retrouve seul devant la feuille et comprend que cette situation est incohérente. C’est après cette pensée fantasmagorique qu’il choisit le titre de la bande-dessinée, faisant également référence aux tâches d’encres sur les doigts quasi systématiques, dont il s’amuse quelques années auparavant avec ses collègues. nous fournit un témoignage plus léger que Catharsis mais néanmoins nostalgique d’une équipe qui n’existe désormais plus qu’à travers les souvenirs des survivants. Cette bande-dessinée nous fournit également un témoignage du monde journalistique. Il explicite notamment les difficultés pour un dessinateur en reportage de sortir son carnet et son stylo dans n’importe quelle situation. Le cas s’est posé pour Luz lors de son infiltration d’un mois au sein du RPR ou pendant la tournée de Renaud en Bosnie-Herzégovine. Il évoquecomment Cabu a essayé de lui apprendre à dessiner depuis sa poche, sans grand succès. Cette transmission de techniques et de savoirs est un fil conducteur de l’oeuvre du dessinateur. Il veille en quelque sorte à remercier chaque personne de la rédaction qui a pu lui apprendre quelque chose. Il raconte également une anecdote où il enseigne lui-même quelque chose à Cabu : pour se remémorer les visages lors des concerts et les dessiner rapidement ensuite, il utilise le système de la « perception rétinienne » en utilisant ses yeux comme appareil photo. Lorsque l’artiste saute en l’air, Luz ferme les yeux très fort et l’image reste quelques secondes en « mémoire » sur sa rétine. C’est assez de temps qui lui suffise pour dessiner les contours du dessin du chanteur.
Le métier de caricaturiste a évolué avec l’arrivée du numérique et d’Internet. L’équipe, qui devait auparavant se prémunir de magazines comme télé 7 jours ou Paris Match, utilise depuis quelques années Internet pour se rappeler précisément des visages des personnalités publiques. De la même manière, Luz s’amuse que certains membres de l’équipe utilisent des tablettes pour réaliser leurs dessins, devant l’incompréhension de Cabu de se passer de papier et de stylos. Ainsi, avec , Luz nous fournit un témoignage touchant sur plusieurs années de travail au sein de la rédaction de Charlie Hebdo. Celui-ci nous plonge dans un métier passionnant mais qui présente beaucoup de difficultés. Il cherche, à travers sa bande dessinée, à laisser un autre message et une autre image dans la mémoire collective. Loin du drame, il met en avant une bonne ambiance, un travail précis, de l’inspiration, des journalistes humains et beaucoup d’idées. « On dessine des idées mais parfois ce sont les idées qui nous dessinent, et parfois en dessinant on rencontre les idées des autres » disait Gébé à Luz.
Une chose est sûre, l’oeuvre de Luz, par son humanité, sa simplicité et sa profondeur, nous laisse, après lecture, un souvenir indélébile."

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