Le son du tableau : Bach et Jean Rustin

Fil d'ariane

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« Il était venu dans mon atelier et il regardait mes peintures, comme ça, et à la fin il me dit : Mais pourquoi est-ce que tu fais pas des jeunes gens qui courent vers le soleil en chantant ? » (Jean Rustin)

« Je ne comprends pas du tout comment un garçon aussi gentil que toi peut faire une peinture aussi horrible » (sa mère)

 

Ceux qui ont eu le bonheur de voir l’exposition consacrée à l’œuvre de Jean Rustin à l’automne 2007 à Vichy ont effectivement pu constater qu’il y a fort peu de jeunes gens qui courent en chantant vers le soleil dans sa peinture.

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Au début des années 1970, alors qu’il connaît le succès, Jean Rustin rompt brutalement avec une peinture abstraite qu’il juge « trop jolie, trop décorative ». Désormais, il jette sur le devant de la toile des corps nus et hagards, exposant dans une lumière pâle et crue leur sexe et leurs chairs mornes, le regard vide, comme autant de figures hébétées et renvoyées à leur solitude. On a souvent souligné à quel point ces images évoquaient quelque sinistre hospice ou asile psychiatrique ; on a voulu y voir un miroir de la vieillesse, de la folie ou de la maladie. Mais l’absence de tout détail pittoresque, de tout élément anecdotique qui intégrerait les personnages dans une histoire particulière, renforce le caractère froidement clinique de tableaux jugées proprement obscènes, jusqu’à en rendre la vision parfois difficilement soutenable.  

Dans cette exhibition d’une sexualité absolument dénuée de tout érotisme, de tout idéalisme, dans cette peinture qui se refuse à toute séduction - y compris même celle de la provocation – on pense aux pages de Milan Kundera sur le kitsch, dans son roman L’insoutenable légèreté de l’être :

« Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’essence humaine a d’essentiellement inacceptable ».

Le moins que l'on puisse dire, c'est que la peinture de Jean Rustin, qui montre ce que l'on ne veut pas voir, échappe de manière définitive au kitsch contemporain.

Dans le documentaire disponible en DVD à la médiathèque qui dresse un portrait très touchant du peintre (on découvre en lui une délicatesse malicieuse, une tendresse rare et quelque peu mutique qui contraste avec la violence de ses toiles), on aperçoit à un moment, à l’arrière-plan, un pupitre et quelques partitions pour violon. On peut y distinguer le nom de J.S. Bach, on devine la mention des Sonates & Partitas. Il s’avère que le peintre aimait jouer des sons comme des formes et des couleurs.

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On a beaucoup écrit à propos de ces sonates et partitas pour violon seul de Bach, sommets de l’intelligence et du langage musical, gigantesques échafaudages qui poussent la virtuosité de l'interprète jusque dans ses dernières limites. Ainsi de la fameuse chaconne qui clôt la Partita BWV 1004, vaste fresque polyphonique en 32 variations d'un même motif incluant arpèges complexes, jeu en doubles, triples et quadruples cordes, passages mélodiques, changement de tonalité (passage en mineur) et coda dramatique :

« La chaconne en ré mineur […] ne décrit-elle pas, dans son architecture même, une vision du monde parfait voulu par Dieu ? » (Gilles Cantagrel)

Mais cet art monumental qui semble tutoyer l'éternité ne vise peut-être l’absolu que pour mieux souligner la vanité de l’homme. Comme un désir fou d'atteindre un idéal à jamais hors de portée...

« Sa science [celle de Bach], qui aveugle et paralyse si souvent l’analyse moderne, n’est que le trompe-l’œil de la fragilité de l’homme, de son impuissance » 

lit-on dans les notes du disque enregistré par la violoniste Amandine Beyer, qui en livre une interprétation en tous points remarquable de sensibilité, de finesse et de dynamique.

On se prend alors à imaginer le peintre accorder son violon et jouer, seul dans son atelier, pour les figures désolées brossées sur ses toiles. Et, à réécouter la musique de Bach, à la confronter avec la peinture de Jean Rustin, il est difficile de ne pas voir ces deux œuvres comme les témoins des deux pôles extrêmes de la condition humaine – la puissance de sa volonté et la fragilité de sa condition. La misère et le sublime.

La pesanteur et la grâce.